mercredi 20 octobre 2010

vous avez dit crise?

La Crise: chambardement social et politique

Jean-Pierre GRABER

Conférence donnée lors des Rencontres de Lavigny (Suisse) le 18 janvier 1997

J.-P. Graber, Dr ès sciences politiques est Directeur de l'Ecole supérieure de Commerce de La Neuveville (Suisse). Il est engagé activement dans la vie politique de sa commune et de son canton.

Avant de nous interroger sur la crise actuelle, sur ses causes et sur ses effets, il est opportun de rappeler le sens du mot "crise". Ce dernier trouve son origine dans le grec "krisis" qui signifie décision ou jugement. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. La crise représente une phase décisive et périlleuse d'une évolution, le moment paroxystique où la trajectoire d'une évolution change de cours. La crise est ainsi le temps d'une décision inéluctable et mécanique provoquée par l'Histoire, par les déterminants de la vie politique, sociale, économique et culturelle. Mais cette décision, voire ce jugement, peuvent procéder de Dieu lui-même pour les croyants. Toute crise, quelle que soit sa forme ou sa durée a son issue, bonne ou mauvaise.

Dans l'Histoire, les crises sont récurrentes. En un sens, l'Histoire est faite d'une succession de crises séparées les unes des autres par des temps de latence et de calme relatif. La crise actuelle n'est pas un phénomène intrinsèquement nouveau. Dans les années 1970 déjà, Valéry Giscard d'Estaing, alors Président de la République française écrivait: "Le monde est malheureux, et il est malheureux parce qu'il ne sait pas où il va et parce qu'il devine que, s'il le savait, ce serait pour découvrir qu'il va à la catastrophe". Ce langage, pour le moins inhabituel sous la plume d'un homme d'Etat en activité, témoigne que les crises sont de toujours, ou alors que celle qui affligeait l'Europe au temps des deux chocs pétroliers et du terrorisme d'extrême-gauche n'en finit pas de déployer ses incidences délétères.

Si presque toutes les générations ont connu tourments, incertitudes et soubresauts, la crise de cette fin de millénaire est caractérisée par sa très grande ampleur, par son aspect transnational ou universel, par le fort sentiment d'impuissance qui l'accompagne et par sa généralité.

Tous les champs d'action et de réflexion de l'humanité sont en crise, à commencer par le système des valeurs. Un article récent de l'hebdomadaire français "L'Express", intitulé "Ce que croient les enfants", rapporte ces paroles d'une enseignante, qui résonnent comme la quintessence de l'effondrement du christianisme et de ses valeurs plus que millénaires qui constituaient les fondements de la culture occidentale: "Il y a dix ans, les enfants conservaient encore des repères chrétiens assez classiques. Aujourd'hui, chaque enfant se bricole sa propre vision de l'au-delà". Dans l'esprit de nos contemporains, il n'y a plus de repères incontestables auxquels les hommes et les femmes pourraient ancrer leurs vies. La culture, support de l'expression sophistiquée et complexe des diverses valeurs et de leurs enchevêtrements, exhale souvent un parfum de vanité, de confusion ou de nihilisme protestataire dans nombre de ses ouvres.

Les relations humaines sont en crise parce qu'elles portent de plus en plus la marque de l'indifférence, de la peur ou de la haine. Les mutations sociologiques et les nouvelles mours conduisent à l'éclatement de la cellule familiale traditionnelle et, de proche en proche, à la multiplication des comportements pathologiques .et des problèmes sociaux. En dépit de la distribution contrôlée de méthadone et d'héroïne, la consommation de drogue, loin de reculer, nous renvoie plutôt l'image du mal de vivre et du mal-être d'une partie notable de la jeunesse.

La violence gangrène le tissu social de grandes villes au point que, par endroits l'Etat de droit ne parvient plus à imposer ses normes. Hommes et femmes de tous âges appréhendent d'être agressés psychiquement et physiquement et craignent pour leur sécurité.

La crise se manifeste également dans les rapports que nous entretenons avec la science et la technologie. Le génie génétique et d'autres découvertes scientifiques laissent entrevoir la stabilisation sinon la guérison de maladies considérées jusqu'il y a peu comme incurables ou irréversibles. Mais nous avons peur que ces innovations entraînent des effets secondaires monstrueux sous forme de maux inédits non maîtrisables ou qu'elles nous asservissent en servant d'instruments aux mains d'obsédés de la rationalité sociale, désireux d'imposer l'utopie de la normalité de l'homme abstrait parfait.

L'économie aussi est en crise. Pour l'homme de la rue, prioritairement attaché à son niveau de vie et légitimement à la sécurité de son emploi, c'est surtout, et peut-être même exclusivement, l' économie qui est en crise. Il est vrai que le domaine économique nous offre l'image de l'émergence de contradictions chaque jour plus fortes, plus inadmissibles et plus scandaleuses. plus que jamais dans l'histoire de l'humanité, les progrès technologiques permettraient de produire des biens et services de qualité, en abondance et rapidement. Pourtant les besoins fondamentaux de millions de personnes ne sont pas satisfaits! Depuis près de 3 ans, les annonces de licenciements des grandes entreprises multinationales sont régulièrement suivies d'une augmentation du cours de leurs actions en bourse!

La croissance économique n 'est plus créatrice d'emploi comme naguère. C'est qu'aujourd'hui les progrès de productivité sont convertis en dividendes rémunérateurs ou en diminution des coûts de production, et non plus en réductions du temps de travail ou en augmentations des salaires réels génératrices d'un accroissement de la demande globale.

Produire le moins cher possible et vendre le plus cher possible afin de maximiser le profit sans autres considérations humaines ou sociales: de manière simplifiée, c'est la fameuse logique économique qui, conjuguée à la dissolution accélérée des frontières et des Etats-nations, implique la globalisation des marchés. Logique économique et globalisation des marchés exercent un imperium toujours plus absolu sur les populations. En 1951, Frank Abrams, président de la Standard Oil du New-Jersey, écrivait: "Le rôle de la direction est de maintenir un juste équilibre entre les intérêts des différentes parties concernées: les actionnaires, les employés, les consommateurs et l'ensemble de la collectivité". Il est hélas révolu le temps où cette philosophie imprégnait la plupart des entreprises des pays industrialisés occidentaux.

L'emprise grandissante de la logique économique creuse les inégalités sociales et contribue à l'émergence d'une société à deux vitesses. En raison du chômage et de la précarisation des emplois existants, les tensions sociales sont avivées, la jalousie à l'égard des bénéficiaires de sécurité matérielle attisée, les relations sociales se détériorent, les consensus s'érodent et les solidarités vraies s'amenuisent.

La sphère politique et l'Etat, en tant qu'institution, n'échappent évidemment pas à la crise, notamment en raison de la perte de crédibilité de gouvernements qui ne parviennent pas à maîtriser les fléaux du monde contemporain et qui de surcroît peinent à définir leur rôle dans la société.

Ma foi chrétienne ne m'empêche pas d'être un adepte réservé de l'analyse et de l'approche systémiques, lesquelles voient dans les diverses sphères de la vie humaine autant de variables s'influençant réciproquement. Il est à mes yeux évident que les crises des divers secteurs de la vie sociale sont en interaction, qu'elles se nourrissent et s'aggravent mutuellement. De proche en proche, les diverses crises sectorielles se transforment en une crise généralisée et massive. Ainsi, la crise des valeurs exerce une influence manifeste sur la culture, sur les relations sociales et sur les systèmes d'éducation. La crise économique explique en grande partie la crise politique dont souffrent nos pays. On pourrait multiplier les exemples d'interactions entre les diverses crises sectorielles. Tout cela pour dire qu'aujourd'hui, plus encore que par le passé, l'aggravation d'une crise sectorielle amplifie inéluctablement la crise générale à cause des nouvelles techniques de l'information et du phénomène de l'accélération de l'Histoire.

Les historiens parlent de drôle de guerre pour qualifier la situation qu'a vécue la France entre septembre 1939 et le 10 mai 1940. La guerre était déclarée, mais l'armée française attendait sur sa ligne Maginot et aucun soldat allemand n'avait foulé le sol de l'Hexagone. A certains égards, la crise que nous connaissons est également une drôle de crise. Tout le monde parle de crise économique alors que, contrairement à ce qui s'est produit durant la grande dépression de la première moitié des années 1930, les taux de croissance de la plupart des pays européens ont continué à être positifs depuis 1990. La Suisse, il est vrai, a fait moins bien que ses voisins, mais en valeur réelle notre PNB de 1996 n'est pas plus bas que celui de 1990. D'autres domaines de nos sociétés se prêtent aux mêmes constatations. Cela démontre que si les crises actuelles sont indiscutables et graves, elles présentent néanmoins une dimension psychologique considérable, les hommes et les femmes aggravant dans leur imaginaire les aspects objectifs de ces crises. Par leurs angoisses compréhensibles et leurs visions pessimistes de l'avenir, les humains accélèrent les crises. C'est particulièrement vrai dans le domaine économique où l'épargne de protection excessive et la diminution corrélative de la demande engendrent de forts ralentissement conjoncturels. Ainsi le psychologique et le réel conjuguent-ils leurs effets délétères pour précipiter le mouvement des crises vers des phases plus paroxystiques. Drôles de crises que celles qui sont intériorisées avant d'éclater pleinement.

Dans le cadre de cette conférence, il n'est certes ni possible ni opportun d'analyser les causes de la crise actuelle d'une manière un tant soit peu exhaustive. Je me bornerai à dire qu'à mes yeux trois facteurs fondamentaux se joignent pour modeler et changer en profondeur nos sociétés: la logique économique, les avancées technologiques et les mentalités collectives.

J'ai déjà évoqué la logique économique et quelques-unes de ses conséquences.

Les avancées technologiques constituent le principal instrument du mythe prométhéen, peut-être le plus grand moteur inconscient de notre civilisation. Beaucoup d'innovations technologiques apportent de véritables et légitimes améliorations à l'humanité et doivent être acceptées à leur juste et grande valeur. Mais aujourd'hui, la science et la technologie sont toujours plus autonomes relativement aux critères du bien et du mal. Les passages des progrès scientifiques aux applications technologiques sont trop peu soumis aux normes discriminatoires de la conscience. Dennis Gabor a saisi cette dérive en énonçant sa première loi de la technologie: "tout ce qui peut être fait le sera". En réfléchissant à cette problématique, Roger Garaudy a écrit avec pertinence: "Tout ce qui est techniquement possible est nécessaire et souhaitable". C'est en ce sens que science et technologie peuvent devenir oppressantes pour l'homme. Le génie génétique présente pour le moins autant de virtualités négatives que d'aspects positifs pour l'humanité. La vente de sang contaminé et l'affouragement des bovins par des farines animales, contre les lois élémentaires de la nature et du bon sens, laissent mal augurer d'une utilisation sage du progrès scientifique.

Les mentalités collectives constituent vraisemblablement le déterminant le plus important du déclenchement, du degré de gravité et de la nature des crises. Les mentalités collectives de ce temps me semblent présenter les caractéristiques essentielles que voici:
-Un agnosticisme multiforme largement répandu, selon lequel Dieu, s'il existe, n'est en aucun cas le Dieu de l'Histoire révélé par l'Ancien et le Nouveau Testament, mais bien plutôt le Grand Psychologue qui nous comprend du haut de sa distante bienveillance.
-La conviction qu'il n'y a pas de vérité absolue dans l'ordre spirituel, religieux, éthique et social, mais bien plutôt des vérités partielles, contingentes et provisoires, issues de la culture d'une époque. C'est le relativisme.
-La volonté de s'abstraire de la condition humaine et de nier la nature humaine. Le dessein de s'abstraire de la condition humaine explique les tentatives de l'humanité de réaliser l'utopie d'un paradis terrestre dont seraient bannies la souffrance, les maladies, la peine du travail, les contradictions et limitations humaines, voire même la mort. Nier la nature humaine, c'est, entre autres, refuser de voir que l'origine du mal est en l'homme et non pas d'abord dans la société.
-La quête d'une spiritualité irrationnelle et irréelle qui se manifeste par le goût pour les religions orientales, le surnaturel sous toutes ses formes, les tarots, les horoscopes et autres pourvoyeurs de tranquillité psychique éphémère.
-La croyance que les êtres humains ne sont pas véritablement responsables de leurs comportements pathologiques, ces derniers étant imputables à l'environnement socio-culturel. Cette croyance détermine grandement l'attitude de nos tribunaux et de nos systèmes d'éducation.
-L'individualisme égoïste, avec ses corollaires logiques que sont l'indifférence à son prochain, l'absence de solidarité active et la régression de l'esprit de sacrifice.
-Le profond désir du plus grand nombre que l'Etat n'interdise plus, mais qu'il se borne à réparer les effets négatifs de nos comportements pathologiques.
-La consommation de sensations physiques et psychiques érigées en but ultime de la vie et en valeur absolue de la société.
-Le matérialisme pragmatique et les résultats à court terme reconnus comme critères premiers des décisions humaines. C'est le règne de l'utilitarisme.
-Le mépris, voire la haine d'une différence qui interpelle et brise des certitudes faciles, confortables et anesthésiantes.
-En dépit d'un certain retour à la nature et aux mythes passéistes de l'âge d'or, la croyance majoritaire que la science et la technique constituent les principaux instruments de la résolution de presque tous les fléaux qui assaillent l'humanité.

Répétons-le. Les mentalités collectives, les avancées technologiques et la logique économique constituent l'origine principale de la crise généralisée d'aujourd'hui dont nous développerons maintenant quelques aspects plus spécifiquement sociaux et politiques.

Posté par CORINNE-NAOMIE à 18:12 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur vous avez dit crise?

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Posté par Selena18Harvey, jeudi 20 octobre 2011 à 22:35
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